1918 - Vedel

Sur nos fronts de mer par le Commandant Émile Vedel – 1918 – pp.288-290

XI

AUX BATTERIES

Deux mots sur ceux du mont Faiere, qui se tenaient prêts à ouvrir le feu avec leurs cinq pauvres petites pièces. Celle de 105 était tout au sommet et assez en arrière pour être bien masquée du large. Le même poste où des canons de l'Aube avaient été hissés au moment de Fachoda : que ne les y avait-on seulement laissés ? Les 65 formaient batterie en contre-bas. Tous si bien défilés que les obus allemands les ont encadrés sans en atteindre aucun. Plates-formes bétonnées, téléphones, poudrières, abris et tranchées, rien n'y manquait d'ailleurs que des munitions en quantité suffisante. Car le 105 n'avait que trente-huit coups à tirer, la métropole ayant négligé de remplacer un lot de poudres jetées à la mer comme douteuses plus de deux ans auparavant. Et dire que les Boches nous accusent d'avoir prémédité la guerre !

Aux batteries se trouvaient les enseignes Charron et Le Breton, les canonniers de la Zélée, et un certain nombre de volontaires faisant office de pourvoyeurs. Une petite ambulance s'y improvise, sous la direction du docteur Bachimont. Précédemment démobilisé, il se remobilisa de son chef pour la circonstance, et nous allons lui demander un aperçu de ce qui s'est passé là-haut :

« Un jeune Tahitien, beau comme Apollon et par-dessus le marché très brave, le jeune Serraut, je crois, nous sert de guide (au docteur Bachimont et à ses infirmiers de bonne volonté). Pendant que nous grimpons des pentes très raides, la canonnade commence. À mi-côte, nous rencontrons Mgr Hermel (l'évêque de Tahiti), aumônier volontaire qui, d'instinct, se porte à l'endroit le plus exposé. Couvert de boue gluante, suant et soufflant, il a perdu son chemin, mais son visage reste aimable et souriant quand même. Il va monter avec nous. Arrivés au fortin, nous l'abordons par derrière, où je trouve un coin bien protégé pour installer mon poste de secours. Puis nous pénétrons dans la place. Il y règne le meilleur esprit de blague, et on ne manque pas de saluer les énormes projectiles qui s'abattent à leur tour. Du 210, s'il vous plaît, dont les éclatements ne font pourtant pas des trous de plus d'un mètre cube, dans la lourde argile rouge du Faiere.

L'un d'eux tombe juste en face de nous (trop court) et couvre la pièce (de 105) de terre. Fort aimablement Monseigneur nous a offert l'absolution, disant, toujours avec son bon sourire : Je suis ici pour vous aider à bien mourir. Une accalmie, puis la canonnade recommence. Mais, cette fois, nous n'en sommes plus le but. Pas un blessé. Seul, un pauvre diable de matelot, un des survivants de la terrible catastrophe de Yléna, qui, resté très ébranlé depuis, perdit un moment la tête, en entendant le premier obus éclater. »

Quant à la vaillante petite troupe que commandait l'enseigne Barnaud, ainsi qu'aux auto-canons de l'enseigne Dyèvre, ils attendirent vainement leur tour d'entrer en action, inconsolables de ne pas avoir l'occasion de se mesurer d'un peu plus près avec les Allemands.

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